Un 14 Juillet sans feu d'artifice
Dans un coin perdu de montagne, un tout petit savoyard... Ces paroles, la famille Robin les connaisse depuis des années, oui depuis qu'ils se sont installés à Samoëns. C'est un authentique village de Savoie, très typique, qui a un passé, une histoire. Ce n'est pas une station bétonnée, mais un village avec une église coiffée d'un clocher à bulbe, une place avec une fontaine et un vieux tilleul, une halle aux grains. Un village de 2300 âmes, classé "pays d'Art et d'Histoire" par les "Monuments historiques", grâce à ses tailleurs de pierre. Ils ont construit les maisons et gravé des sculptures sur les linteaux des portes. Un gros tilleul trône sur la place depuis 562 ans, ses racines s'étendent jusqu'aux caves des boutiques voisines. Le mercredi, se tient le marché, sous la halle aux grains. On y trouve de nombreuses spécialités locales : saucissons variés, jambons, fromages... Pour rien au monde Juliette et ses deux enfants Pauline et Samuel ne manqueraient ce jour de marché où il fait bon flâner entre les étalages, discuter avec des amis, faire le plein de fruits, de légumes, de denrées alimentaires. Pauline n'a que huit ans, mais déjà elle assume avec un grand sérieux ses responsabilités et pas n'importe lesquelles, celles d'aider son frère Samuel. Oui même si Samuel a dix-sept ans, il s'est retrouvé un jour dans un fauteuil et depuis il doit dépendre de sa famille et Pauline l'a bien compris même si parfois elle jette un regard de feu à tous ces imbéciles qui ont un regard méprisant à l'encontre de son grand-frère.
- A table les enfants, papa est arrivé
- Maman on arrive, hum! ça sent bon le repas... Je fais manger Samuel !
- Alors, les enfants quoi de neuf au marché ? Vous avez cassé votre tirelire ou si maman a vidé sa carte bleue !
- Ni l'un, ni l'autre papa, à part la bouffe il n'y a rien de terrible et puis...
- Et puis quoi ma chérie ?
- Bof rien, à quoi bon en parler, de toute façon ça ne résoudra pas le problème de tous ces ingrats qui se retournent dans la rue... Si je pouvais
- Non Pauline on ne doit pas se faire vengeance et puis tu sais je suis vacciné depuis huit ans, oui huit ans aujourd'hui que je suis dans ce fauteuil, mais grâce à papa, maman et toi petite s½ur je suis encore en vie et je sais que pour vous c'est lourd. Je t'en supplie Pauline, pense à toi, tu es trop jeune pour te conduire comme une maman, je t'aime très fort...
- Moi aussi je t'aime Samuel, je te jure on se battra contre cette injustice, je répondrais toujours présent, oui Sam je me battrais pour toi et même à l'école...
- Parlons en de l'école Pauline, ce trimestre tu as moins bien travaillé, pourquoi ? Tu as toujours eu de très bonnes notes et là... que se passe-t-il ? Je suis là pour t'aider...
- C'est vrai papa, mais...
- Ne pleure pas ma chérie, que se passe-t-il ?
- Maman et papa aidez-moi, je ne veux plus de cette école, tous les jours on me dit des méchancetés sur Samuel, je ne fais que pleurer et mon prof ferme les yeux...
- Ne t'inquiète pas Pauline ça va s'arrêter, nous allons demander un rendez-vous à la directrice et dès ce soir, cette situation est inadmissible, tu aurais du nous en parler !
- Non papa, j'ai une idée, je vais moi-même rencontrer cette dame !
- Toi Samuel ?...
- Oui moi, je vais lui démontrer qui je suis et j'exigerai non pas des excuses des élèves, mais une discussion avec eux pour leur parler de mon handicap...
- Waouh, mon frère professeur ! c'est génial, ne perdons pas de temps, on va préparer ce discours, ce n'est pas gagné...
Le père des enfants retenait ses larmes et pourtant dans sa vie professionnelle militaire il en voyait des cas désespérés à solutionner. Il avait entière confiance en ses enfants et comme prévu il téléphonait et obtenait cet entretien qui tenait tant à c½ur Samuel. Ces deux jeunes avaient passé des heures à noircir sur des feuilles de cahier le discours, trouver les mots justes sans juger, non simplement faire comprendre que l'handicap n'est pas une fatalité. Première surprise à l'arrivée au lycée... Madame la directrice est là...
- Bonjour à tous, vous me suivez la classe de Pauline est au 2ème étage... Pardon ! Mais... vous ne marchez pas Samuel ? Mince, bon je vais chercher le concierge, il n'y a pas d'ascenseur...
- Ah bon ! et si une personne en fauteuil...
- Ne t'inquiète pas fiston je vais te porter, j'y suis habitué... Vous voyez madame à quel point une personne handicapée a besoin de matériel, elle est confrontée chaque jour à ce type de problème, c'est un trottoir trop haut, un commerce et j'en passe... Comment peut-elle se débrouiller seule si on ne lui en donne pas les moyens ?...
- Vous avez raison Monsieur Robin, entrons dans la classe...
Il régnait un brouhaha indescriptible dans cette classe de 28 élèves et lorsque Samuel entra se fut le silence complet, les élèves étaient debout les yeux bridés sur ce fauteuil. Après quelques recommandations de la Directrice, Samuel pouvait enfin s'exprimer, ses parents étaient assis tout au fond de la classe pour ne pas perturber leurs enfants...
- Bonjour la jeunesse, vous pouvez vous asseoir. Je m'appelle Samuel, j'ai 17 ans et j'adore ma petite soeur Pauline et mes parents. Mais avant de continuer, j'aimerais... Oui, allez-y, défoulez-vous, moquez-vous de moi, de mon handicap... Allez-y redites haut et fort ces mots qui font très mal à Pauline... Allez-y, oui je suis un extraterrestre, un singe... Allez-y non d'un chien... Ne pleure pas ma petite Pauline, tu vois ils sont tous lâches, aucun ne bouge...
- Samuel, au nom de toute la classe PARDON, à toi aussi Pauline, on ne pensait pas que tu en soufrais autant, on disait ça pour rigoler tout simplement, pardon à vous deux.
- Pff, je vous pardonne en espérant que vous reteniez la leçon car n'oubliez jamais que demain toi, ou toi et même toi, tu peux être dans un fauteuil pour la vie...
- Tu es gentil grand frère de pardonner, moi j'attendrais quelques mois ou bien je serais obligé de chercher une autre école et de vous quitter si c'est cela que vous cherchez...
Les élèves baissaient la tête, ils n'osaient plus regarder Pauline, leurs yeux étaient rougis. Quel contraste avec ces mêmes enfants croisés la veille...
- Samuel, je m'appelle David, je voudrais te poser cette question, comment as-tu pu monter deux étages en fauteuil ?
- C'est simple David, comme ton lycée n'est pas adapté en ascenseur mon père a du me porter. Nous sommes confrontés chaque jour à ces problèmes...
- Moi c'est Julien, accepterais-tu de nous parler de ton handicap, depuis quand es-tu dans ce fauteuil ? Comment cela s'est passé... ?
- Merci Julien pour cette question. J'avais neuf ans, j'étais un petit garçon comme vous, plein de vie, je jouais même au football et quel honneur d'en être capitaine... J'avais plein de copains... Puis un jour, oui un quatorze juillet, je prenais Oscar avec moi, oui c'était mon chien, mon compagnon... pour aller faire une petite ballade, il adorait les sorties Oscar... Cette ballade n'a jamais eu lieu, car en sortant de chez moi, nous avons traversé sur le passage pour piéton mais...
La voix de Samuel devenait de plus en plus grave, des larmes coulaient aussi, les élèves ne pouvaient se retenir de pleurer aussi... Le père de Samuel s'approcha pour réconforter son fils et lui demander d'en rester là...
- Non papa j'assume ils ont le droit de savoir ce qui s'est passé ce quatorze juillet, quel feu d'artifice, j'ai vu pleins d'étoiles lorsqu'une voiture lancée à vive allure m'a frappé de plein fouet et m'a projeté à des dizaines de mètres...
- Et Oscar, il est mort Samuel ?
- Non, enfin oui maintenant de vieillesse, ma main a lâché sa laisse et il s'est sauvé pour prévenir mes parents... J'ai su par la suite que tout le monde me croyait mort. Je suis resté des mois dans le coma, personne ne pouvait se prononcer sur ma vie, touché aux cervicales c4c5 avec un pincement de la moelle épinière... je...
- Samuel c'est quoi cervicales ?
- Les vertèbres cervicales sont les vertèbres situées au niveau du cou en arrière du crâne ; elles appartiennent au rachis cervical. Elles sont au nombre de sept dont deux particulières : l'atlas et l'axis. Puis le diagnostic tant redouté est tombé, votre fils Samuel sera tétraplégique...
- C'est quoi Samuel la tétraplé...trépalegi... tétraplégique ?
- C'est un nom très barbare j'en conviens, La tétraplégie est une paralysie des quatre membres. Elle est causée généralement par une lésion de la moelle épinière. Elle est presque toujours accompagnée de troubles. La tétraplégie ne nécessite pas une section de la moelle épinière, une blessure suffit et est fréquente avec une personne qui souffre d'arthrose cervicale, lors d'un accident...
- Samuel si j'ai bien compris, tu fais comment pour manger, t'habiller, te laver ?
- Nous y voilà, j'ai la chance d'avoir des parents merveilleux et ma petite s½ur Pauline qui n'hésite pas à m'aider pour manger par exemple...
- Hé Pauline ! C'est toi qui habilles ton grand frère ? Waouh !!!
- Là, tu fais rire toute la classe, non ce n'est pas Pauline, mes parents s'en chargent. Voilà mon histoire les jeunes, je suis resté six années entre hôpital et rééducation, je n'en voyais pas le bout du tunnel, j'avais envie de tout abandonner, je ne voulais pas être à la charge de mes parents et de Pauline. Pour eux ce 14 juillet restera...
- Tu es très courageux Samuel, comment tu fais pour te servir d'un ordinateur ?
- Les médecins me disaient : « Samuel tu as une force de caractère hors du commun » et cette force m'a permis de surmonter ces nouveaux défis, à commencer par la maîtrise de mon fauteuil roulant motorisé, que je dirige avec son appui-tête. Puis pour me servir de l'ordinateur j'ai également appris à manier le bâton buccal, avec lequel je peux taper sur un clavier d'ordinateur ou de téléphone. Au début, je rageais souvent et j'envoyais valser le bâton, mais j'ai fini par maîtriser la technique... Un jour je vous en ferais une petite démonstration... Je vais vous laisser travailler...
- Nous avons du temps Samuel pourquoi ne ferait-on pas un film avec toi ?
- Waouh ! Géniale ton idée Pat, ou bien contacter la télé, tu en penses quoi Samuel et toi Pauline ? Ça serait un exemple pour les autres écoles...
- On pourrait aussi créer une association...
- Merci à tous pour vos idées, mais ne brûlons pas les étapes, rien n'est gagné, je dois subir encore d'autres opérations pour retrouver un peu de mobilité et essayé aussi de pouvoir reprendre une vie « normale ». Ce sera long, même très, très long... Une question de votre professeur, oui merci je vous écoute...
- Samuel, merci pour cette rencontre très enrichissante et j'espère de tout c½ur que chaque enfant aura bien retenu la leçon. J'ignorai totalement à quel point Pauline était malheureuse, j'y veillerai je te le promets. Alors, ma question, revois-tu souvent la dame qui t'a renversé ce quatorze juillet ?
- A vrai dire je l'ai vu une seule fois, on s'est retrouvé au hasard dans le même resto, nous avons discuté quelques minutes. La justice a fait son travail, je ne demande pas vengeance, non je tente d'oublier pour mieux avancer. Je garde toujours la coupure du journal dans mon portefeuille pour la montrer à ces chauffards, ces criminels de la route qui, pour gagner quelques minutes ignorent totalement que sur nos routes il existe un code... Voilà merci les jeunes, soyez prudents...
Quelle belle leçon de courage, les élèves entouraient Samuel et continuaient à le noyer de questions, lui offraient des friandises, des dessins et puis l'heure des adieux... J'ai choisi d'agir plutôt que de subir et c'est toute la différence, dit-il aux jeunes...
texte de JACKY